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    Lettre 54 - décembre 2011 - conférence de Philippe Quème
    Compte rendu de la conférence animée par Philippe Quême et Daniel Lebègue sur le thème « Monnaie bien public ou Banque-casino ? Finance mondiale versus éthique et utilité sociale», titre du dernier ouvrage de Philippe, paru aux éditions L’Harmattan.

    Philippe Quême a commencé par présenter Daniel Lebègue, (de l’ENA en passant par la Direction du Trésor de 1984 à 1987, la BNP de 1987 à 1996 d’abord comme administrateur et directeur général, puis vice-président, la Caisse des Dépôts et Consignations de 1998 à 2002 comme directeur général, et aujourd’hui comme président de l’Institut français des administrateurs, de l’Institut du développement durable et des relations internationales, ainsi que de la section française de Transparency International). Il lui a ensuite donné la parole pendant environ 45 mn.
    Voici quelques extraits de ses propos :
    Nous sommes de fait dans la 5ème année de la crise financière, qui a démarré en 2007, et dont on ne voit pas la fin. A mon sens, parmi la centaine d’ouvrages écrits sur le sujet, deux méritent d’être lus. Le premier, c’est celui de Daniel Cohen : « La prospérité du vice : une introduction inquiète à l’économie », qui replace la crise, ses facteurs explicatifs et ses ressorts profonds dans une perspective historique longue. Le second, c’est celui de Philippe Quême : « Monnaie, bien public ou banque casino ? ». Ce n’est pas le livre d’un professionnel de la finance, d’où son intérêt. Philippe Quême est un homme de sagesse qui observe depuis de longues années la vie des entreprises dans un esprit bienveillant et apporte des solutions aux dysfonctionnements qu’il constate. Dans son ouvrage, les éléments qu’il propose sont à mon sens particulièrement pertinents et porteurs d’avenir, d’autant qu’il y aborde les thèmes de l’éthique et de l’utilité sociale de la finance.
    La crise financière actuelle est de très loin la plus grave que l’on n’ait jamais eue, et qui aura l’impact le plus fort, en particulier en terme social.
    Fin 2008, la Reine Elisabeth d’Angleterre au cours d’un dîner avec l’ensemble des principaux traders de la City, leur demanda : « Pourriez-vous m’expliquer ce qui s’est passé ? ». La réponse fut trois minutes de silence, personne n’étant capable de fournir une quelconque explication. C’est que la chose est complexe.

    Cette crise à quatre dimensions principales :

    1) C’est d’abord une crise du système mondial de régulation et supervision,
    Le système a disjoncté partout dans le monde. On a perdu pied par rapport à la complexité des produits et des métiers. 50% des acteurs, ce qu’on appelle le shadow banking (hedge funds, places financières off-shore, marchés dérivés, une grande partie du capital equity,...) échappe au contrôle des régulateurs et superviseurs. Depuis 2007 on a cherché à reprendre la main sur le contrôle, en travaillant sur les normes comptables et prudentielles, mais sur le shadow banking on a rien fait !!!..

    2) Concernant la gouvernance des acteurs financiers, là aussi le système a disjoncté
    Par exemple, Dexia, spécialisée dans le crédit à moyen et long terme des Collectivités locales n’avait pas de ressources stables à mettre au bilan en face des prêts consentis aux Collectivités. Sa crise de gouvernance s’est déclarée en l’espace d’un week-end. C’est dans les mêmes conditions, tout aussi brutales que s’est déclarée la faillite de Lehmann Brothers, et celle d’autres institutionnels.

    3) C’est la crise du business model des grandes banques internationales
    Il s’agit d’un modèle économique qui ne pouvait pas tenir la route de manière durable. Comment peut-on assurer des rendements de 15 à 20% sur fonds propres, avec une inflation de 2%, une croissance de 2% ? Pour ce faire, il faut réaliser entre 1/3 et 2/3 du résultat consolidé sur des marchés à hauts risques type subprimes. Un jour (en 2007/2008) le risque se matérialise et tout l’édifice s’effondre.

    4) C’est la crise des valeurs du système financier et de l’éthique des acteurs
    Le code d’ Hammourabi dans l’Antiquité (Babylone) indiquait déjà les valeurs à respecter pour quiconque faisait de l’argent son métier : intégrité, règles de l’homme sage, faire passer l’intérêt du client d’abord, double regard, pas de conflit d’intérêt,… La génération des années 2000 a perdu de vue ces valeurs, et n’a qu’un seul objectif : s’enrichir à titre personnel et si possible le plus vite possible.
    Si on est d’accord sur cette analyse, alors il convient de traiter les 4 niveaux de dysfonctionnements. Or, hormis le premier niveau tous les autres sujets n’ont pas été ou peu traités et c’est de cela que Philippe Quême parle dans son livre. Nous nous sommes préoccupés des normes comptables au niveau européen, dans des pays où les règles fonctionnent déjà bien, au lieu d’aborder l’éthique, les valeurs, le modèle, c’est-à-dire s’il convient de recentrer les organismes financiers sur la collecte des dépôts et sur les crédits aux entreprises et particuliers, qui doivent pourtant être leurs missions premières,…. Il est vrai, comme dirait Attali, que la banque classique est un métier ennuyeux, mais il ne faut pas oublier que le système bancaire est le système sanguin de la vie en société. Si l’argent ne circule pas, rien ne circule et ne se fait. L’Etat a délégué la monnaie aux banques, mais c’est une fonction qui doit être gérée comme un bien public : c’est cela l’utilité sociale de la finance.
    Sur la crise de l’Euro
    Il faut sauver le système financier sinon tout va s’écrouler. Au niveau mondial, les gouvernements ont mis sur la table 4.000 milliards de dollars. Une partie a été remboursée, le reste est venu gonfler la dette publique déjà énorme. On a repassé le mistigri de la dette sur les Etats. Mais il arrive un moment où les investisseurs disent « on ne veut plus prêter davantage aux Etats». Or, nous sommes arrivés à ce moment !
    Il va falloir «purger ». De ce point de vue Angela Merkel a raison ; mais si on s’en tient là et uniquement là, on voit bien l’impact à venir sur l’économie (la récession) et corrélativement l’impact social sur la société.
    Que se passe-t-il si on ne fait que de la discipline budgétaire ? Le premier pays qui s’est engagé à respecter des contraintes budgétaires a été l’Irlande, pays dans lequel le niveau de vie a alors baissé de 20 % en quatre ans, même si aujourd’hui l’économie irlandaise se redresse. Comment donc essayer de construire une réponse crédible pour éviter que la société se déchire ? Il faut quatre facteurs :
    . La discipline budgétaire,
    . La solidarité entre Etats, comme aux Etats-Unis (une véritable fédération de ce point de vue) ou
    comme les Länder allemands depuis 150 ans, et donc la possibilité d’émettre des euro-obligations,
    . La possibilité pour la BCE de racheter de la dette publique pour éviter l’anarchie des taux d’intérêt,
    . La stimulation de la croissance par l’intervention d’organismes existants tels que la BEI.
    Or sur les euro-obligations et l’intervention de la BCE, Angela Merkel et les allemands disent non, alors que toutes les banques centrales dans le monde émettent de la monnaie.
    Que faire alors ? Jacques Delors, pourtant à l’origine de la monnaie unique, a dit au mois d’août dernier que l’Europe était au bord du précipice. Cette année, entre 30.000 et 40.000 Français vont refuser l’héritage de leurs parents, trop endettés. Comment en est-on arrivé à une telle situation ? C’est que notre génération, celle des Trente Glorieuses, a vécu au-dessus de ses moyens. La situation est gravissime, mais il ne faut pas se décourager et se rappeler que l’Histoire est constituée de cycles.
    Philippe Quême a ensuite pris la parole et présenté en quelques slides son livre: « Monnaie, bien public ou banque casino R finance mondiale versus éthique et utilité sociale ? »
    Après, lui aussi, nous avoir dit que la crise actuelle est bien pire que celle de 1929, Philippe nous a rappelé quelques faits qu’il faut avoir en tête comme par exemple:
    . De 1971 à 2010, le PIB américain a été multiplié par 3; sur la même période la masse monétaire
    en dollars a été multiplié par 21,
    . Le shadow system banking gère environ 10000 milliards de dollars,
    . La France est le pays dans le monde dont les emprunts sont les plus assurés par des CDS (Credit Default Swaps)
    . Etc.…

    Concernant les « grands principes de la crise », outre ceux déjà évoqués précédemment par Daniel Lebègue, Philippe y a rajouté ou développé :
    . L’apolitisme de la zone euro
    . La « relation fatale » entre les Etats et les banques : les faillites des banques provoquent un surcroît d’endettement des Etats (Islande, Irlande, Etats-Unis), a contrario l’endettement des
    Etats provoque des faillites de banques (Grèce, Italie, Espagne, Portugal),
    . Une Finance en partie prédatrice de l’économie réelle, illustrée par ces quelques chiffres :
    -bénéfice net par salarié pour les 5 entreprises du secteur financier dans le CAC 40 : 35900€
    contre 12000€ moyenne du CAC 40,
    -aux Etats-Unis, entre 2008 et 2009, les résultats des banques ont augmenté de 189% contre
    5,5% pour les autres entreprises,
    -de 1996 à 2010, en France les revenus des cadres d’entreprises hors finance ont été
    multipliés par 3,5, ceux du top 100 des cadres de la finance par 8,7.
    Concernant le Couple France-Allemagne, Philippe a ensuite évoqué les principaux problèmes :
    . En matière budgétaire, Angela Merkel prône le contrôle accru du budget des Etats via la Cour de
    Justice Européenne alors que Nicolas Sarkozy prône la souveraineté nationale en matière budgétaire,
    . La France souhaite un FESF (Fonds Européen de Stabilité Financière) adossé aux capacités
    illimitées de la BCE alors que l’Allemagne veut restreindre ou interdire le rachat des dettes
    souveraines d’Etats en difficulté par la BCE,
    . Nicolas Sarkozy est faible à l’extérieur et fort à l’intérieur, alors qu’Angela Merkel est forte à
    l’extérieur et faible à l’intérieur. En effet, elle est à la tête d’une coalition fragile au sein du
    Bundestag et la Cour Institutionnelle de Karlsruhe a tendance à ne pas la soutenir. A contrario
    Nicolas Sarkozy est assis sur un pouvoir institutionnel fort. Comment se fait-il d’ailleurs, qu’avec
    un tel pouvoir, il n’ait pas dit la vérité aux Français?
    L’accord européen du 9 décembre, après notre réunion, constitue un progrès incontestable, mais il ne traite qu’ « en surface » de problèmes fondamentaux, notamment en ce qui concerne les modalités précises d’intervention de la BCE. Et on a du mal à comprendre comment il se fait que les créanciers privés soient désormais exonérés de participer à l’effort de redressement des comptes publics d’un État membre en difficulté ; les citoyens seraient-ils alors les seuls à devoir supporter les sacrifices nécessaires ?

    Puis Philippe nous a présenté ses propositions tant au niveau de la zone Euro qu’au niveau global et particulièrement concernant la mise en place d’une Autorité Mondiale des Systèmes Financiers. Ses slides sur ces trois points sont repris ci-après in extenso. Pour en savoir plus, le mieux est sans nul doute de se reporter à son livre.

    1) Pour la zone Euro :
    . Créer un Trésor européen pouvant émettre des Eurobonds,
    . Définir les modalités du gouvernement économique de la zone Euro,
    . Rendre obligatoire l’inscription de la règle d’or dans les Constitutions des Etats membres,
    . Repousser à 2020 l’obligation de respecter un ratio dette/PIB inférieur à 60%,
    . Imposer à la BCE le pilotage du taux de l’euro vers la parité du pouvoir d’achat soit 1,18 dollar,
    . Introduire des critères sociaux dans le Pacte de Stabilité et Croissance

    2) Au plan général :
    . Configurer les agences de notation comme « délégataires de service public », sans pour autant
    en faire des boucs émissaires de la crise : la notation est un service utile ; par exemple, les
    agences avaient déjà dégradé la note de la dette souveraine grecque en 2004. Ce qui est
    critiquable, ce n’est pas la notation, mais la manière dont elle est décidée par trois agences
    oligopolistiques, dont on peut penser qu’elles s’entendent discrètement sur les critères de
    notation. Il faut donner aux agences un statut spécifique, évidemment indépendant des États,
    comme par exemple celui de la BCE,
    . Interdire les darkpools et le flash trading (1), standardiser les produits dérivés et assurer leur
    traçabilité, interdire les transactions de gré à gré,
    . Préciser le processus de démantèlement de tout établissement financier qui présente un risque
    systémique, et ceci sous contrôle du FMI (« testament bancaire »),
    . Mettre en oeuvre une « prime d’assurance systémique »,
    . Obliger toutes les banques à séparer leurs activités de financement et d’investissement de celles
    de banque commerciale,
    . Inciter fiscalement les banques à privilégier les actifs de crédit aux ménages et aux entreprises
    dans leur portefeuille,
    . Mettre en place une nouvelle monnaie de réserve, sur les mêmes principes que les DTS du FMI,
    mais avec une composition de monnaies plus large, y compris le yuan s’il devient convertible.

    3) Donner au FMI le statut d’Autorité Mondiale des Systèmes Financiers :
    . Élargir le mandat du FMI, avec la mission de « prêteur en dernier ressort »,
    . Mutualiser 50% des réserves des banques centrales au sein du FMI,
    . Simplifier les structures de surveillance et de régulation des établissements financiers avec le
    FMI comme chef-de-file,
    . Augmenter les moyens du FMI par un prélèvement sur les transactions financières et la
    mutualisation partielle des réserves obligataires des banques,
    En conclusion, Philippe nous dit qu’il a parfaitement conscience de la part d’utopie qu’il y a dans toutes ces propositions et du temps nécessaire pour les mettre en oeuvre, mais comme l’a si bien dit Victor Hugo « Utopie aujourd’hui, chair et os demain ».,
    Il nous rappelle aussi comme Daniel Lebègue que les crises ne sont jamais éternelles R cf. les exemples de l’Argentine, du Canada, de la Nouvelle-Zélande, de la Suède, de la Corée du Sud- et au travers des questions de l’auditoire qu’il y a par ailleurs un problème de fond entre les profits des sociétés et ceux des salariés, et que le partage des revenus est à reconsidérer.
    Jacques Flat
    PS : pour ma part et pour conclure ce compte-rendu, je soumets à votre réflexion ces deux citations. La première est de Philippe Quême : « Ayant, chez Bossard, beaucoup travaillé pour les banques, je pense qu’on va me reprocher de cracher dans la soupe. Ce à quoi je réponds que, effectivement, quand la soupe est mauvaise je crache dedans ». La deuxième est d’un autre Philippe, en l’occurrence Philippe Bouvard : « Bon d’accord, la faillite est pour demain. Le monde entier dépose son bilan. Et après-demain qu’est-ce qu’on fait ? »
    (1) Darkpooling : pratique de certaines plates-formes informatiques qui opèrent à partir de carnets d’ordre électroniques et se spécialisent sur des transactions bénéficiant du maximum d’opacité, assurant l’anonymat des participants et la non-diffusion publique des demandes latentes.
    Flashtrading : opération sur les marchés financiers qui joue sur la volatilité des marchés en utilisant un outil informatique particulièrement performant, et qui permet au trader, détenant des informations privilégiées non accessibles au marché, de passer très rapidement des ordres.
    JANVIER 2013
    Annuaire des anciens du groupe Bossard
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